
Il s’appelait Anonyme.
Et c’était un enfant.
Un enfant sans âge d’avoir vécu trop de douleurs.
Un enfant perdu dans les rues de la capitale hibiscusienne.
Un enfant livré à lui-même, seul, dans les dédales obscurs de cette si grande ville.
Un enfant face à l’horreur décharnée de la vie de vagabond.
Un enfant proie, un enfant prédateur.
Il s’appelait Anonyme.
Et il était plein.
Ils étaient pleins à peupler les affres des rues hibiscusiennes.
Il s’appelait Anonyme.
Et il s’était échappé de chez le Marabout.
Il avait retrouvé une horde de fugueurs.
Il avait trouvé la vie de reclus, de traqué, de pauvre enfant contre lequel la vie s’acharne.
Il s’appelait Anonyme.
Et il avait entre 4 et 15 ans.
Il avait tous les visages de la misère et du malheur.
Ses parents d’abord.
Incapables de nourrir toutes les bouches.
Son père qui veut donner à son fils une bonne éducation.
Son père qui l’envoie chez le Marabout, des années.
C’est comme ça. Comme ça que cela se passe et comme ça que cela doit se passer.
Son père est déjà passé par là.
Mais c’était une autre époque, un autre temps.
Une époque où les enfants sont moins nombreux, les campagnes plus vastes et la ville moins tentaculaire.
Une époque où chez le marabout, c’est la rigueur et la fermeté.
Le travail des champs, les corvées quotidiennes et l’apprentissage du Coran.
Le Marabout ensuite.
Croulant sous les enfants comme Anonyme.
Le Marabout n’a plus de scrupules.
Le Marabout veut son pain quotidien, un peu plus d’argent, encore un peu plus.
Et la capitale hibiscusienne a mangé les campagnes environnantes.
La capitale hibiscusienne ne fournit pas assez de travail à des enfants.
Alors, le Marabout les envoie dans la rue.
Tous les enfants, dont Anonyme, dans la rue.
Pour errer dans les gaz d’échappement, la poussière, les embouteillages et les routes cabossées.
Pour mendier avec leurs boîtes de conserve.
Mendier, mendier encore.
Toute la journée.
Et Anonyme y va, toute la journée.
Avec ses maigres jambes, ses sandales sans âge et ses haillons.
Il mendie avec sa boîte rouillée.
Sous le soleil implacable.
Il mendie en tendant sa boîte aux passants.
Il mendie en sachant déjà que personne ne va rien lui donner.
La misère et le dénuement des gens alentours ne se partagent pas.
La compassion ne remplira jamais sa boîte de conserve et il le sait.
Il reste à traîner ses sandales sur le bord des routes jusque tard.
La nuit est là depuis bien longtemps quand il rentre.
Il n’y a que quelques misérables piécettes dans sa boîte et il sait ce qui va arriver.
Il sait que la Marabout va se fâcher devant son maigre butin.
Il sait que le Marabout va le frapper pour être un incapable, un abruti.
Il sait qu’il aura mal.
Il sait qu’il va être traîné dans la poussière et frappé encore.
Il sait qu’il va devoir aller au dortoir retrouver les autres.
Il sait les odeurs de peur, de sang, de déjections, et de fièvre qu’il va trouver dans le dortoir.
Il sait les regards éteints de ses camarades et le sommeil qui ne vient pas.
Il sait la peur qui le tenaille face aux grands qui sont là.
Il sait ce que veut dire le regard fiévreux des grands quand l’adolescence et les pulsions deviennent leurs maîtresses.
Il sait qu’alors, il aura encore mal.
Il sait qu’ils vont se soulager grâce à lui.
Il sait le goût de ses larmes et celui de son désespoir.
Il sait que demain tout recommence.
La fugue après.
Il finit par se briser entièrement.
Il finit par voir un feu violent s’emparer de son corps là où s’est éteinte la flamme vacillante de l’espoir.
Et il s’enfuit.
Il s’enfuit de chez le Marabout.
Il connait le châtiment réservé aux fugueurs.
Il sait que ses parents le ramèneront chez le Marabout si il rentre chez lui, qu’ils ne voudront ni savoir, ni comprendre.
Il sait que son père n’envisagera pas que la vie puisse être différente qu’à son époque.
Il s’enfuit, il court, il perd haleine dans l’odeur putride des rues hibiscusiennes.
Et dans son errance affolée, il rencontre d’autres enfants.
Comme lui, des fugueurs.
Il rejoint leur bande.
Ils volent, ils dealent, ils revendent.
Il faut bien manger.
Ils se battent, ils deviennent des chiens hargneux.
Il faut bien se défendre.
Ils deviennent prédateurs.
Ils rôdent à l’affut de quelque chose à voler, quelque chose à revendre.
Ils deviennent proies.
Ils se font battre par des plus hargneux qu’eux, ils se font voler par des plus miséreux qu’eux, ils se font violer par des plus grands qu’eux.
Et ils continuent dans l’horreur.
Jours après jours.
La mort enfin.
Il s’appelait Anonyme.
Il a eu cette vie là.
Il a eu une mort dont l’injustice et la violence furent douces en comparaison de celles de sa vie.
Il est mort poignardé, tabassé, d’infection, de paludisme, de faim…
On ne sait pas.
Qui s’en soucie ?
Il s’appelait Anonyme.
Et il n’est qu’un des multiples martyres de la rue.

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