
Un peu plus au sud de la Capitale Hibiscusienne, il y a une débauche de clubs vacances le long de la mer.
Des hôtels, tous plus beaux, tous plus gros, parce qu’il faut appâter le vacancier et pouvoir l’attirer dans des filets marketing grossiers avec les belles photos qui seront étalées dans catalogues et autres brochures.
Les hôtels se gargarisent de leurs magnifiques piscines, roulent des mécaniques, se parent de l’architecture la plus audacieuse ou de la plus « authentique ». Sachant que l’authentique n’est valable que dans les préjugés et autres jolies mentalités des touristes en mal de plages et de cocotiers.
En un long défilé de consumérisme vacancier, l’exubérance d’images d'Épinal semble garantir un séjour paradisiaque en République de l’Hibiscus.
Plage, sieste, jetski, aquagym, repas copieux, buffet de fruits de mer, sable fin, parasols, mer chaude et bleue, piscine chaude et bleue, excursion « découverte », soirée à thème, repas « traditionnel », marché artisanal …
Quelle belle panoplie que voilà !
Et les hordes de touristes s’emballent dans leur léthargie.

Il faut absolument bronzer, rentabiliser le prix du voyage et afficher fièrement un teint hâlé de retour en France pour se pavaner et frimer. « Oui, on est parti, regardez comme on est bronzé ! Oui, on a les moyens de s’offrir des vacances au soleil, pourvu que les voisins le remarquent, pourvu qu’ils nous envient. » Le pouvoir par le bronzage, la lutte des classes intestine par le hâle ostentatoire, l’affirmation du pouvoir d’achats par les marques de maillot.
Qu’importe que ce soit un pays musulman ! Les dames offrent au soleil et à la vue de tous leurs poitrines opulentes. Surtout celles que l’âge offense, comme si la pudeur s’en va à mesure que la gravité pèse sur leurs seins avachis.

Il faut ramener des babioles aussi. Des souvenirs, des souvenirs. Plein, pour la famille, pour les amis, et pour les étagères empoussiérées de la maison. Alors, c’est en troupeau de chalands excités qu’ils débarquent dans le marché artisanal. Marché prévu à leur effet uniquement, tant et si bien qu’on se croirait dans le Carrefour de la pacotille. Une surface immense de petites cahutes qui vendent toutes les mêmes statuettes de bois, les mêmes perles, les mêmes pagnes. Une débauche de bagatelles identiques les unes aux autres, preuves de l’impact du tourisme de masse sur l’imagination artistique, témoins d’une fabrication à la chaîne qui se targue d’être traditionnelle. Et le troupeau s’égare dans les couloirs sombres, se fait haranguer de toutes parts, se fait arnaquer de tous côtés. C’est le jeu, tout le monde y consent, tout le monde y trouve avantage.
Il faut s’adonner aux plaisirs de la bouche, et ce, avec un tel entrain que ça vire aux plaisirs du gavage et de l’opulence outrancière. Rentabiliser la demi-pension, voilà le mot d’ordre. Quand la logique commerciale s’étend à l’estomac, on ne voit au buffet que des agglutinements pressés de s’empiffrer. Tout le monde sacrifie à ce rituel comme autant d’ogres affamés. En fin de repas, la main se pose sur le ventre, le rire se fait difficile tout comme la conversation, alors d’un même mouvement ils se lèvent pour prendre la direction des cocotiers, du sable et de la sieste digestive. Et la plage qui était devenue déserte le temps du repas, se peuple à nouveau de ces masses molles et léthargiques.

Il faut nécessairement vaquer à des distractions de découverte. Parce que, de la République de l’Hibiscus il faudra ramener quelques clichés vrais pour prouver aux amis restés dans le froid que, non, on n’est pas resté sur la plage de l’hôtel tout le temps, non, on n’est pas comme tous ces bœufs, oui, nous, on a visité. Alors les badauds sortent des hôtels et parcourent l’artère principale de la ville. Artère qui s’est transformée en vitrine consensuelle reflétant les préjugés des touristes qui l’arpentent. Peu convaincus par leur balade en ville, ils s’ingénient à dénicher guides et excursions pour découvrir enfin l’envers du décor. Poussés par une curiosité un peu morbide, ils veulent voir l’Afrique et ses enfants faméliques ; parce qu’il parait que c’est la misère ici, il faut voir à quoi ça ressemble. Ils sont donc emmenés par quelque guide malin un peu plus à l’intérieur des terres. Là, leur sont montrés de bons sauvages à la Rousseau, vivant dans des cases et pour un peu, vêtus de peaux de bêtes. Il ne faut pas aller trop à l’encontre des images préconçues, il ne faut pas sortir de ce jeu de dupes. Le touriste paye, le client est roi, lui est donné ce qu’il attend, le choc de la vérité est remis à plus tard ou à jamais. Et c’est la pagaille des flashes, le crépitement des appareils photos, ces villages en représentation sont immortalisés pour aller peupler les disques durs. (Et oui, les temps ne sont malheureusement plus aux albums photos.) Ca y est, on a vu la vraie Afrique, on peut se gargariser d’être de vrais visiteurs avides de découverte et de culture, on pourra argumenter de longues heures sur ces pauvres Hibiscusiens en se drapant d’une compassion de bon aloi et de la satisfaction soulagée d’être occidental.

« Le tourisme est l'industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux. » Jean Mistler (Académicien français)
« Le tourisme avec les sociabilités ludiques qu'il favorise, les images qu'il génère, est un dispositif d'appréhension graduée, codée et non traumatisante de l'extérieur et de l'altérité. » Rachid Amirou (sociologue français)
Et bien, en ce weekend de Pâques, avec le Protozoaire, nous y étions !
Oh la honte !

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire
Boîte à bavardages
(seuls les bavardages dignes d'intérêt sont acceptés)